ANGELINNA Proposition #9,

SAADI SOUAMI  -   un drame abstrait


                           ANGELINNA Proposition #9,  Saadi Souami, Sans Titre, 2019, 54 x 46 coll. privée © saadi souami


Né en 1958 Saadi Souami est un artiste français. Il vit et travaille à Paris.

Voici une petite interview que j'ai realisée avec lui autour de son travail en février 2020, M. Clerbois

m.c: Trente cinq ans de peinture, pourrais-tu me définir ton parcours !?
s.s: Depuis 35 ans, je n'arrive pas à me concentré..(rires..)
Plus sérieusement, j'ai fait une année de géologie à l'université, ensuite, j'ai tenté le concours de l'école des beaux arts de Paris et j'y ai été reçu au début des années 80. Mon apprentissage s'est poursuivi par la fréquentation assidue des musées, des foires et autres expositions dans les galeries d'art, depuis toutes ces années, ma peinture est passée d'une peinture que j'appellerai humide (gestes, coulures, etc..) à une peinture sèche ou sec..? C'est-à-dire que petit à petit, la géométrie a pris place dans mon travail.

m.c: Tes peintures actuelles relèvent une ambiguïté, abstraites elles suggèrent aussi visuellement des objets, des volumes, indéfinis et incertains.?
s.s: Je m'étais interdit pendant longtemps tout ce qui pouvait être illusionniste et surtout, pas de référence au monde réel. Cela reste encore le cas, mais la perspective m'a aussi toujours tenté... En 2015, j'ai fait une série de tableaux pour une exposition que j'ai intitulé « Monuments », des espèces de tours ou de stèles architecturées posées sur des socles à la perspective inversée. Les formes étaient reconnaissables mais la couleur les contredisaient ...! Cela m'a permis de sortir de la frontalité tout en restant dans un entre deux indéfini et incertain, comme tu dis..

m.c: Peux tu me parler de ton choix de couleur

s.s: La couleur pour moi est souvent une question d'émotion, quelques fois elle se révèle par certaines formes mais souvent elle reste enfouie...lorsque tout d'un coup un tableau fonctionne, c'est souvent de l'ordre de la magie..! Je ne l'explique pas !..

m.c: Quels sont les artistes et les mouvements qui t'ont influencé et avec lesquels tu as une affinité, une connivence, une filiation ?

s.s: je pense que tout le Minimalisme et ensuite le Pop Art m'a intéressé, sans parler des Primitifs Italiens que je regarde toujours ..! Lorsque je suis en panne d'émotion, je reprends ces références ...

m.c: « un drame abstrait », curieux et énigmatique comme titre d'exposition?
Peux tu m'en dire plus !?
s.s: Ce titre m'a été inspiré d'une lecture des écrits d'Ed Ruscha qui disait que tout artiste travaille à la dramatisation de son processus créatif, c'est-à-dire qu'on est lié à une espèce de drame, un sacerdoce qu'on traîne avec soi, d'où le titre...(rires..)

m.c: Après plus de cent ans d'abstraction, comment gérer un avenir pour ce courant artistique aujourd'hui ?
s.s: Je ne me sens pas trop responsable ...(rires..)
Je pense qu'il y a depuis un siècle autant d'abstractions que d'artistes qui s'y sont attelés ..? Chacun son drame..! (Rires..)

ANGELINNA Proposition #9, Saadi Souami, Sans Titre, 2020,, 46 x 38 © saadi souami

ANGELINNA Proposition #9, Saadi Souami, Sans Titre, 2020, 46 x 38© saadi souami

Saadi Souami ou l'espace sans plan

(notes sur des œuvres récentes)

Qu'est-ce qu'un espace plan ? Est-ce qu'une peinture qui voudrait éliminer toute forme de profondeur ne reconstitue pas toujours, en dépit des efforts que fait le peintre pour en affirmer la planéité, une forme de tridimensionnalité et avec elle l'illusion du volume ? Depuis qu'il peint, donc bien avant que l'on se rencontre il y a de cela douze ans, Saadi Souami se confronte à cette question tout en n'en faisant justement pas une question. Sa peinture, il y a peu, effaçait même tout effet de volume. Effet n'est sans doute pas le mot, car les œuvres qu'il a commencé à peindre en septembre 2019* n'évoquent que très sobrement l'avancée d'un « objet » vers l'espace du spectateur. Comme il le dit lui-même, ces formes que nous lisons comme des socles ne sont que les traces d'une peinture ancienne, d'avant la Renaissance, qui ne se souciait pas encore de la perspective ou qui s'en souciait peu. D'ailleurs, Saadi Souami ne s'en soucie pas - et nous laisse devant, avec l'humour de celui qui regarde le regardeur et se demande comment celui-ci va chercher à interpréter ce qu'il voit. Sans doute, nous spectateurs, nous trompons-nous sur ce que nous voyons, et alors le peintre a réussi à nous faire entrer dans son théâtre intime. Oublions tout alors, contentons-nous de regarder...

Il y a de cela douze ans, donc, nous nous sommes rencontrés, Saadi Souami, Sophie Eloy et moi. À ce moment-là des lignes épaisses traversaient la toile. Je me rappelle très bien ces formes parallèles, arrondies. Maintenant, toutes les formes sont devenues complexes, ardues, dentelées ; mais toujours aussi calmes je crois. Il y a eu, d'abord, des lignes qui se croisaient, faisant comme des redents. Je me souviens très bien de celles que nous avions vues en 2019, avant la série commencée en septembre : Des sortes de triangles ou de trapèzes. Des images très plates, comme un plan au sens architectural du terme ; comme une image vue du dessus (si dire cela a un sens...). Toujours est-il que le triangle ou le trapèze est resté - c'est lui qui a donné la première toile de cette nouvelle série. Il y a eu comme une inversion aussi - une inversion de valeurs car les teintes de ce que l'on pourrait appeler « le premier tableau » sont plus sombres, plus contrastées aussi, faisant place au blanc et au noir (au gris peut-être) ; mais l'inversion ne s'arrête pas là. Il y a aussi ce jeu de plus et de moins, de creux et de convexe : du trapèze plan on passe soudain à une forme qui avance vers nous, qui se pose presque, qui est stable et se redresse. Le peintre parle, au sujet de ces formes, d'une sorte de monumentalité - un monument qui n'en est pas un (de même que ce qu'on pense être un socle n'en est pas vraiment un non plus). Ces pseudo-socles, qui semblent servir de base à la forme qui serait pour nous « au-dessus », il les emprunte à un répertoire de formes très ancien, d'avant la régularisation mathématique de la perspective. Des formes d'avant la Renaissance. Un détour par le passé pour aller de l'avant, une façon de demeurer mobile dans le temps et l'espace.

Mais la forme elle-même, quelle est-elle ? Bien sûr nous avons reconnu les dents de scies composites, inquiétantes, dirigées contre qui ? Humour toujours, car comme de cette autre forme qui nous ferait penser à un miroir, on ne retient que le mot du peintre : « C'est quelque chose qui nous regarde ». Alors, il faudra bien s'y faire - à n'y rien comprendre - et à simplement accepter de goûter l'impression belle, désirable, hermétique et doucement agressive de cette série singulière qui avance deux par deux. Prononcerions-nous le mot Totem que nous entendrions soudain le rire du peintre...

François Michaud

* Ce texte ayant été écrit à la fin de l'année 2019, cette révélation était alors toute récente. Elle s'est depuis approfondie, comme en témoigne l'exposition de Bruxelles.

Saadi Souami or space with no depth

(notes on recent works)

What is a flat space? Does a painting that seeks to eliminate all forms of depth not always reconstruct, despite the painter's best efforts at planarity, a form of three-dimensionality and thus the illusion of volume? Ever since he has painted, so well before we met 12 years ago, Saadi Souami has confronted this question yet without making an issue of it. His painting, not long ago, even erased any volume effect. Though effect is surely not the word, because the works he began painting in September 2019* evoke only very discreetly the movement of an "object" toward the viewer's space. As he says himself, these forms that we read as pedestals are only the remains of ancient painting, from before the Renaissance, which was not yet concerned with perspective, or at least not much. In fact, Saadi Souami is not concerned with it - and leaves us there, with the humor of one who watches the watcher and wonders how he will try to interpret what he sees. No doubt, as viewers, we misinterpret what we see, and the painter has drawn us into an intimate theater. Let's forget all that and settle for just looking.

So it was 12 years ago that Saadi Souami, Sophie Eloy and I met. Back then, thick lines crossed the canvas. I remember clearly these parallel, round forms. Now, all the forms have become complex, difficult, jagged, but still every bit as calm, I think. First, there were lines that crossed each other, in a sawtooth. I clearly remember those I saw in 2019, before the series that began in September: sorts of triangles or trapeziums. Very flat images, like architectural plans; like an image seen from above (if that means anything...). Anyway, the triangle or trapezium remained - that is what kicked off this new series. There was a sort of inversion too - an inversion of tones because the colors of what could be called "the first painting" are darker and more contrasted, with blacks and whites (or grey perhaps). But the inversion does not stop there. There is also a game of adding and subtracting, of concave and convex. We move suddenly from the flat trapezium to a form moving towards us, which almost settles, stabilizes and straightens up. The painter speaks of these forms in terms of a sort of monumentality - a monument that is not a monument (just as what we think is a pedestal is not really one either). These pseudo-pedestals, that seem to be the base of the shape, which for us would be "above" it, were borrowed from an index of ancient shapes, from before the mathematical regularization of perspective. Forms from before the Renaissance. A detour via the past to move forward, as a means of staying mobile in time and space.

But what is the form itself? Of course, we recognized composite, ominous, sawtooth motifs (are they aimed at someone?). More humor, because like that other form that reminds us of a mirror, we remember only what the painter said: "It's something that is looking at us". So we'll have to get used to it - there's nothing to be understood - and we just need to give in to the beautiful, desirable, hermetic and gently aggressive effect of this unusual series that moves in pairs. If we pronounce the word Totem, we'll hear the painter burst out laughing...

François Michaud

* This text was written at the end of 2019, when this revelation was very recent. It has developed since then, as the exhibition in Brussels testifies.

ANGELINNA Proposition #9, Saadi Souami, Sans Titre, 2020,, 46 x 38 © saadi souami

ANGELINNA Proposition #9, Saadi Souami, Sans Titre, 2020,, 46 x 38 © saadi souami

ANGELINNA Proposition #9, Saadi Souami, Sans Titre, 2020,, 46 x 38 © saadi souami